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Selon un sondage GFS réalisé en Suisse entre mars et avril auprès d’employés qui ont télétravaillé pendant le confinement, 79% souhaitent continuer en partie après la pandémie, malgré quelques inconvénients (manque de contact avec les collègues et problèmes d’ergonomie).
«Le télétravail va obliger à repenser la gestion de l’espace et du temps»
24.08.2020 | 12:12
À cause du Covid-19, jamais autant de salariés n’auront autant fait de télétravail. Bilan et analyse avec un spécialiste

La pandémie de coronavirus a fortement perturbé l’activité des entreprises. Pendant le confinement, certains travailleurs dont l’emploi est (essentiellement) bureautique ont été invités à rester chez eux et à travailler à distance. Jamais autant d’actifs en Suisse, mais aussi dans le monde, n’auront ainsi autanttélétravaillé dans leur vie professionnelle qu’au cours de ce printemps 2020. Une adaptation forcée aux airs de révolution organisationnelle, structurelle et managériale. Quel bilan tirer de cette expérience du télétravail imposé et généralisé? L’analyse de Jean-Yves Mercier, enseignant en RH et leadership, et directeur de l’Innovation pédagogique à l’Université de Genève. Interview.

Le télétravail était déjà pratiqué, mais jamais à si large échelle et pour une durée aussi longue. Quel enseignement tirez-vous de cette période si particulière? La pandémie a eu pour effet de forcer ceux qui avaient des réticences par rapport au télétravail à expérimenter ce système de fonctionnement et à juger sur pièce. Avant la crise, certains employeurs craignaient que le télétravail ne provoque une perte de contrôle de leurs équipes, malgré les résultats de plusieurs études qui montrent que le télétravail entraîne une amélioration de l’efficacité et de la productivité chez une large majorité des salariés. Certains employés redoutaient, pour leur part, que le travail à domicile ne provoque le mélange entre vie professionnelle et vie privée. Aujourd’hui, quel constat font les employeurs, d’abord? Avec le confinement, le télétravail s’estimposé et s’est généralisé.Bien des patrons réticents se sont alors rendu compte que, dans la majorité des cas, leurs salariés travaillaienttout aussibiendepuis leurdomicile que depuis leur bureau. Ils ont constaté aussi un gain en flexibilité et en responsabilisation du personnel, ce qui a permis de dépasser le tabou du contrôle. Sans compter le gainpotentiel entermes de réduction des coûts (loyer, eau, énergie, équipement, etc). Et les employés? De leur côté, le télétravail a permis d’éviter les temps de transport et lesbouchons, etd’économiser ainsi sur les frais de déplacement et de repas. Cela a permis aussi d’adapter le travail à sa vie et à sonrythme biologique, de moins subir la pression du management, de travailler mieux et plus vite qu’au bureau (dans les casoùiln’y apas eud’élémenttropperturbateurdans ledomicile) ou encore de pouvoir prendre davantage de recul pour réfléchir.

En résumé, de pouvoir travailler plus efficacement et sur un rythme plus maîtrisé, plus lent, plus humain. Mais des difficultés sont aussi apparues, comme la présence d’enfants qui peuvent perturber le travail, ou l’absence dans le logement d’une pièce dans laquelle s’isoler et travailler tranquillement. Le télétravail a aussi accentué la porosité de la frontière entre monde du travail et sphère privée, frontière que les nouvelles technologies avaient déjà réduite. En outre, beaucoup d’employés s’accordent à dire qu’ils ont davantage travaillé à domicile que lorsqu’ils sont présents au bureau. La raison principale tient à l’absence de frontière physique entre l’entreprise et le domicile, les deux étant mêlés avec le télétravail, d’où la tentation d’accomplir encore certaines tâches le soir. Pour éviter cela, l’employé en télétravail doit apprendre à gérer sa journée, à établir des limites entre son temps de travail et son temps privé, etles respecter. Or bien des salariés en télétravail imposé durant cette période n’ont pas eu le temps de faire cet apprentissage. L’isolement semble peser aux télétravailleurs et poser des problèmes de communication. Pourquoi? Se sentir chez soi isolé du reste de l’équipe pèse psychologiquement et socialement. N’oublionspasque l’être humain est un animal grégaire qui a besoin de contacts avec ses congénères. De plus, cet isolementpeut compliquer les échanges entre collaborateurs. Lorsque les employés sont séparés les uns des autres, la coordination peut nécessiterdavantagede temps,d’appels téléphoniques et de courriels que lorsque toutlemonde est aumême endroit aumêmemoment.La communication informelle entre collaborateurs est aussi rompue: ces informations, notamment sur la vie de l’entreprise,qui s’échangent autour de la machine à café, autour de laquelle aussi de petits problèmes peuvent être résolus rapidement et simplement,tout celane peut plus l’être. Par ailleurs, l’isolement n’est pas non plus favorable à la stimulation intellectuelle. Vous estimez que le télétravail contribue à aplanir les rapports hiérarchiques.

Comment?
La tenue des visioconférences est intéressante sur ce point. Lorsque les collaborateurs sont distants les uns des autres, les réunions de travail ne peuvent se tenir que par internet. Le chef n’est plus physiquement à sa place, c’est-à-dire généralement en bout de table ou au milieu de ses subalternes; il apparaît seulement dans une petite fenêtre sur l’écran de l’ordinateur, une petite fenêtre parmi d’autres. C’est symbolique, mais significatif. Le télétravail et la technologie qu’il induit contribuent ainsi à aplanir les rapports entre chefs et subordonnés. Cela est favorable à la responsabilisation et à la dynamisation des travailleurs, et à l’intelligence collective. Cette expérience de télétravail massif a-t-elle aujourd’hui fait changer d’avis les entreprises sur la question, dans un sens comme dans l’autre? Oui. Depuis le déconfinement, des employeurs disent vouloir continuer avec le télétravail, mais pas dans les mêmes proportions horaires que lors du confinement. Concrètement? En fait, cela dépend des entreprises et des secteurs d’activité. Dans les sociétés de services (informatique, comptabilité, consulting, etc.) et où les clients ne se rendent généralement pas sur place, l’envie de travailler en majorité en télétravail et en minorité en présentiel est plus forte que chez les autres entreprises, où c’est plutôt l’inverse. Mais, dans tous les cas, on ne parle pas de continuer à 100%en télétravail. Car ilfauttout de même assurer un minimum de lien avec l’entreprise et conserver l’esprit d’équipe. Si le télétravail devait être davantage pratiqué, quelles seraient les conséquences sur l’organisation des entreprises et sur la façon de travailler? C’est la gestion de l’espace et du temps qu’il va falloir repenser: repenser le lieu où les employés exercent et l’organisation horaire de leurs journées, définir les besoins en surfaces de travail et leur configuration, définir aussi quand et pourquoi on a besoin de son personnel à un moment et à un endroit donnés. C’est à cette condition que le télétravail permettra aux entreprises de gagner en productivité. Cela nécessite de réfléchir avec flexibilité, ce que tout le monde n’a pas encore l’habitude de faire, loin de là.