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Métiers, l’ère des mises à jour continues
25.02.2019 | 14:35
Comment rester employable dans un monde du travail où l’obsolescence des connaissances métiers et des cursus de formation s’accélère?

Le monde change. Certes, il a toujours changé. Mais la différence à notre époque est que les changements s’accélèrent. Les rapides évolutions technologiques sont en bonne partie la cause de cette situation. En se diffusant dans la société globalement, elles atteignent fatalement l’économie et les entreprises. Le monde du travail est en pleine mutation. La formation initiale et la formation continue, aussi par voie de conséquence. Les connaissances métiers et les cursus qui les dispensent deviennent plus rapidement caducs qu’auparavant. Quelles sont les incidences de ce rythme d’évolution sur nos métiers et nos formations? L’analyse de Nathalie Delobbe, professeure à la Faculté de psychologie et sciences de l’éducation de l’Université de Genève. La spécialiste de la formation des adultes et des apprentissages dans les organisations prépare un cycle de conférences sur le thème.

Les métiers évoluent de plus en plus vite. Les formations doivent suivre. Certains parlent d’obsolescence programmée des connaissances professionnelles. Qu’en pensez-vous? Que les connaissances deviennent obsolètes plus rapidement qu’avant, oui: je pense ici en particulier à l’informatique et à la santé, par exemple. Mais que cette obsolescence soit programmée, je ne le pense pas. À côté de l’obsolescence des connaissances métiers, la nature des compétences au cœur des métiers évolue. Certaines connaissances sont aujourd’hui digitalisables, c’est-à-dire qu’elles sont enregistrées et détenues dans des systèmes experts basés sur l’intelligence artificielle. Je pense cette fois aux métiers de la comptabilité ou de la vente, domaines dans lesquels certains logiciels sont très sophistiqués et peuvent remplacer l’Homme dans certaines tâches. La question se pose de savoir quelles sont les compétences qui resteront l’apanage de l’être humain et qui constitueront l’expertise dans le futur. J’ajoute que les métiers en eux-mêmes ne sont pas les seuls à évoluer. Les façons de travailler le sont également. Dans l’entreprise, l’organisation doit être plus agile, plus souple. Le travail se fait davantage collaboratif et dématérialisé: il s’exerce pour partie à distance, n’importe où et n’importe quand. Les cahiers des charges sont moins figés et davantage évolutifs: il ne s’agit plus tant de faire des heures que d’atteindre un objectif assigné, quel que soit le temps qu’il faudra pour l’atteindre, ce qui, soit dit au passage, peut conduire à une augmentation du temps de travail assez paradoxale à une époque où l’on cherche toujours à améliorer les conditions de travail… Dans cette situation, que faire pour être employable et le rester? Mettre à jour régulièrement ses acquis est impératif. Il s’agit d’apprendre à apprendre en continu, dès l’école et tout au long de sa carrière professionnelle. Sur le plan pédagogique, cela signifie que les enseignants ne doivent pas seulement transmettre des savoirs, mais aussi des outils et des stratégies d’autoapprentissage pour permettre à l’individu d’apprendre en permanence et par lui-même, et ainsi rester employable le plus longtemps possible. Quelles compétences sont alors nécessaires? Outre les compétences métiers, une attention grandissante est aujourd’hui portée aux soft skills. Ce mot-valise cache des compétences très diverses, telles que les compéFabrice Breithaupt Métiers, l’ère des mises à jour continues tences sociales, la créativité ou encore la capacité à gérer son stress et à piloter sa carrière. On oppose les soft skills aux hard skills, lesquelles sont les compétences techniques liées à un métier. L’utilité des premières est transversale à plusieurs professions très différentes entre elles, comme la santé, le commerce, l’hôtellerie ou la restauration. Elles ont pour avantages d’être moins liées à un contexte particulier, d’être moins rapidement obsolètes que les hard skills, et d’être non digitalisables. Les «soft skills», justement. On en parle de plus en plus. On dit qu’elles sont de plus en plus appréciées par les employeurs. Vont-elles supplanter les «hard skills»? Le discours actuel donne en effet l’impression que les soft skills sont plus importantes que les hard skills, que seules comptent désormais, par exemple, les capacités d’adaptation, de relationnel, de collaboration ou de savoir se vendre sur le marché du travail. Mais les connaissances techniques restent et resteront toujours fondamentales: on ne peut pas s’improviser du jour au lendemain chercheur dans l’industrie pharmaceutique sans savoir de base. Les métiers changeant à vitesse grand V, les formations aussi doivent suivre. Quelles conséquences pour la formation initiale et pour la formation continue? Pour la formation initiale d’abord, la difficulté croissante aujourd’hui est de concevoir et de stabiliser des cursus de formation de base dont le lot de connaissances techniques permette à l’individu d’effectuer son métier le plus longtemps possible, indépendamment des évolutions. Pour la formation continue ensuite, le défi est d’évoluer vers des cursus plus régulièrement mis à jour, moins rigides, moins bureaucratiques, avec des référentiels de compétences souples et ouverts aux évolutions. Au niveau de la formation, va-t-on vers des modules plus légers en termes de contenu et plus courts au niveau de la durée, mais plus réguliers sur le plan de la fréquence? Cela dépend. Des modules courts et légers peuvent faire l’affaire pour certaines formations techniques, pour acquérir des compétences ciblées, pointues, de manière simple et rapide. Il n’y a qu’à voir le succès des tutoriels sur l’Internet en matière, par exemple, de cuisine, de bricolage ou de musique. En revanche, ce type de didacticiels ne fait pas sens lorsque la formation nécessite la transmission et l’acquisition de connaissances plus lourdes, plus profondes, qui touchent à la construction de l’identité et à la connaissance de soi, avec une dimension éducative au sens large.

L’être humain, son cerveau, est-il capable de «mises à jour» régulières? Je ne suis pas neurologue. Mais l’analogie avec le sport est souvent utilisée: comme l’aptitude physique, la capacité d’apprendre s’entraîne et se développe. Le rôle et la responsabilité de l’employeur sont de créer un environnement et une organisation du travail qui soient propices à l’apprentissage en continu pour ses employés. Par exemple, par la mise en place régulière de sessions de formation continue, mais aussi par la conception de profils d’emplois et de parcours de carrières suffisamment stimulants. Quelles incidences aussi pour les travailleurs sur le plan psychologique? Au sein des entreprises, les individus sont aujourd’hui davantage responsabilisés. Dans ce contexte, la tendance est à déplacer la responsabilité de la formation continue de l’employeur vers l’employé. Pour le travailleur, cela peut être l’opportunité de gagner davantage d’autonomie et de contrôle sur sa vie professionnelle et privée. Mais cela peut aussi être une source de pression, et donc de stress supplémentaire

Fabrice Breithaupt